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Quiconque a déjà tenté de modifier ou de créer une habitude suite à un travail de développement personnel a sûrement déjà entendu ceci : “il suffit de 21 jours pour créer une habitude“. Cette phrase semble même devenue une des tartes à la crème du développement personnel. Elle présente l’avantage de contenir à elle seule la condition nécessaire et suffisante au changement. Elle est simple et factuelle, et elle interpelle bien en société.

21, Vraiment ?

Evidemment, pour qui n’a pas abdiqué son sens critique, elle est suspecte. Tout d’abord par sa généralité (qui est aussi, paradoxalement, ce qui la rend si populaire chez ceux qui la valident), qui nie les différences innombrables entre un être humain et un autre, tant dans la constitution exacte du cerveau que de la manière de s’en servir. Ensuite par son contenu même : 21 jours… 3 semaines… durée bien courte (et nous passerons sur le symbolisme 21 = 3 x 7) au regard même de la définition d’une habitude : quelque chose que l’on fait à l’identique, sans y penser, sur une longue période de temps. Si vous courez depuis 3 semaines tous les matins, affirmerez-vous tout de go que vous avez “l’habitude de courir tous les matins” ?

Les tenants de cette théorie (donnons lui, pour quelques instants, ce statut scientifique) s’appuient sur les bases de la neurophysiologie, et notamment les réseaux de neurones et leur constitution : toute nouvelle action créerait un nouveau réseau neuronal et le fait de reproduire à l’identique cette action renforcerait ce réseau de neurones au point qu’en 21 jours, le réseau serait suffisamment “fort” pour s’activer de lui-même. C’est spécieux. En effet, un nouveau schéma, un nouveau raisonnement, une nouvelle information ou action engendre la constitution d’un nouveau réseau neuronal, et en effet plus on active un réseau plus il se renforce. Mais ce n’est pas pour autant qu’il nécessite moins de ressources conscientes pour s’activer ; le prétendre est confondre l’effort cognitif (l’énergie nécessaire à l’activation du réseau neuronal) avec des champs plus larges, d’un autre domaine, comme la motivation ou la volonté, qui mettent en œuvre d’autres modèles. La seule chose que permet la répétition, au niveau neuronal, est le renforcement du réseau, et un réseau fort “dure” plus longtemps (ie. met davantage de temps à disparaître si on ne s’en sert pas). Mais c’est tout. Un réseau fort peut avoir besoin d’une activation consciente.

La source

Une définition psychologique d’une habitude est : “le déclenchement automatique d’actions apprises, lorsque l’on se retrouve dans la situation dans laquelle nous avons effectué ces actions de manière répétées“. Et l’on sait qu’une habitude se forme par renforcement, c’est-à-dire par la répétition d’une action dans un contexte prédéfini, jusqu’au moment où nous n’aurons plus besoin de mobiliser de ressources “haut-niveau” (volonté, motivation, mémoire, pensée consciente…) pour effectuer cette action ; elle devient automatique (mais pas nécessairement par renforcement du réseau de neurones per se). De fait, aucune étude n’a démontré qu’il fallait 21 jours au moins pour créer un renforcement pareil. D’où vient alors ce mythe ? Benjamin Gardner and Susanne Meisel, de l’University College of London, pensent avoir trouvé la réponse. En 1960, dans la préface de son livre “Psycho-cybernetics”, le Dr Maxwell Maltz (un chirurgien esthétique devenu psychologue) écrit :

En général, il est besoin d’au moins 21 jours pour déceler tout changement perceptible dans une image mentale. Suite à une chirurgie esthétique, il faut à peu près 21 jours pour que le patient moyen s’habitue à son nouveau visage. Quand un bras ou une jambe sont amputés, le “membre fantôme” persiste pendant à peu près 21 jours. Les gens doivent vivre dans une nouvelle maison environ 3 semaines avant d’avoir le sentiment d’être “à la maison”. Ces phénomènes, ajoutés à d’autres communément observés, semblent indiquer qu’il est besoin d’un minimum d’environ 21 jours pour qu’une vieille image mentale se dissipe et qu’une nouvelle apparaisse.

L’étude

Ces mêmes auteurs anglais suspectent que, dans la communication faite autour de ces fameux 21 jours, “s’habituer” (ie. devenir familier avec/de) soit abusivement devenu synonyme de “créer une habitude” (ie. la formation d’une réponse déclenchée automatiquement par une situation associée). Des chercheurs de leur département se sont donc attelés à la tâche de savoir combien de temps il fallait en effet pour créer une habitude. Je passe sur les détails protocolaires que vous trouverez en lisant l’étude si elle vous intéresse (réf. en bas de page). En moyenne, celle-ci montre qu’il faut 66 jours pour qu’une habitude ait commencé à se former. Mais il s’agit d’une moyenne, et l’écart est très large : par une répétition quotidienne de l’action mesurée, certaines personnes formaient une habitude en 18 jours et d’autres en… 254 ! Par ailleurs, ils ont observé également de grandes variations dans la “force” de ces habitudes et leur persistance selon les sujets même si, sans surprise, les actions les plus simples prennent moins de temps à devenir des habitudes.

Conclusion

La seule conclusion scientifique raisonnable est qu’il est déraisonnable d’essayer de mettre une durée standard à la formation d’une habitude. Ces 21 jours sont donc un mythe, et en ces périodes où certains s’interrogent sur leurs résolutions de Nouvel An, je ne pourrai que leur conseiller de persévérer au delà du 21 janvier.

Et vous, par curiosité, combien de temps prenez-vous pour développer de nouvelles habitudes ?

Sources

– Ben D Gardner Sood, Busting the 21 days habit formation myth, 29 June 2012

– Lally, P., van Jaarsveld, C. H. M., Potts, H. W. W., & Wardle, J. (2010). How are habits formed: Modelling habit formation in the real world. European Journal of Social Psychology, 40, 998-1009. (http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/ejsp.674/abstract)

– Maltz, M. (1960) Psycho-cybernetics. NJ: Prentice-Hall.(pp xiii-xiv)

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