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Le sujet du jour va concerner l’Holacracy et notamment la réunion de Gouvernance. Cette réunion est celle où les membres d’un même cercle vont travailler collectivement sur la structure de l’organisation. Il se trouve qu’elle est souvent mal vécue au départ à la fois par les participants et souvent par les facilitateurs eux-mêmes. J’aimerais partager aujourd’hui une révélation personnelle suite à l’article sur Medium de Chris Cowan.

Chris explique dans une série de courtes vidéos les bonnes approches de la réunion de Gouvernance du point de vue du facilitateur/coach (je vous invite fortement à regarder si vous facilitez). Il se trouve que le point de départ fondamental de ces vidéos peut, à mon sens, être éclairant également pour les participants, d’où ma volonté de répandre la bonne parole de Chris, avec mes mots.

Deux pôles et un troisième terme

Une réunion de gouvernance est basée sur une polarité, une opposition apparente qu’il s’agit de résoudre. Cette polarité se trouve concrètement représentée par la Proposition et par les Objections. Certes, les autres étapes de la Gouvernance ont leur importance, leur raison d’être, et même leur place qu’il ne s’agit pas de modifier. Mais les deux pôles demeurent la Proposition initiale, issue de la tension de la personne qui la porte, et l’Objection, issue par la personne qui ressent une tension à l’évocation de la Proposition. Tout le jeu du facilitateur/coach est d’encourager l’expression de ces polarités tout en respectant le processus qui permet de passer de l’une à l’autre et de les résoudre dans un troisième terme satisfaisant pour tout le monde.

Pourquoi est-ce intéressant du point du vue du participant ?

Parce que, à mon sens, comprendre cette “danse” permet de mieux vivre la Gouvernance et surtout de la rendre plus utile, plus réelle et plus efficace. Ce qui est le but, au fond.

Trop souvent, les Gouvernances sont vécues au début comme des réunions longues, improductives et frustrantes. On a l’impression que nos objections ne sont jamais valables, qu’elles sont “dégagées” à chaque fois par les questions du facilitateur que l’on prend d’autant plus en grippe qu’il récite ces fameuses “questions” censées valider ou non l’objection, on reste dans un état qui nous empêche de comprendre la raison d’être du processus, pour finir par ne même plus soulever d’objection au motif que “c’est pas la peine, de toute façon c’est sûrement pas valide, je vais me taire pour ne pas nous faire perdre du temps pour rien”. Arrive l’auto-censure, qui est le contraire de ce que l’on recherche.

Bien entendu, avec de la pratique on s’habitue, la réunion s’adoucit quelque peu et on finit par comprendre au moins comment ça marche. Mais je pense qu’il est possible d’arriver plus vite à ce résultat par une prise de conscience du “pourquoi” ça marche comme ça.

Encourager la Proposition

Le point de départ de toute proposition de Gouvernance est une tension : un écart entre la réalité vécue et ce qui devrait être, une nécessité de clarté autour des processus, attentes, rôles, domaines, bref, autour du travail commun. Ces propositions sont vitales pour l’entreprise. Elles sont le reflet de ce qui se passe sur le terrain, de la façon dont s’effectue l’activité, et il est essentiel qu’elles soient exprimées ici. Tout le travail du facilitateur est d’encourager leur expression, et c’est également le travail du participant de présenter ses propositions aussi imparfaites soient-elles, dès qu’il en a l’occasion (voire même, de provoquer une réunion si besoin). En général ce point est plutôt bien vu ; ce qui est assez logique.

Pour autant, et Chris le répète souvent, il n’est pas nécessaire que la proposition soit déjà “holacratique”. Ça n’a aucune importance. Ce qui suffit, à ce stade, c’est d’avoir quelque chose qui soit exprimé et résolve la tension ressentie par le participant. C’est le point de départ.

Il faut comprendre que ce point de départ ne trouve à partir de là son répondant qu’à l’autre “extrêmité” du processus : le tour d’Objections.

Encourager les Objections

De nombreux facilitateurs redoutent le tour d’Objection et ont l’impression que, surtout, il peut se cacher derrière chacune d’entre elles quelque chose d’invalide (vis-à-vis de la Constitution) qu’il ne faut absolument pas laisser passer. Très souvent, c’est aussi la peur de la phase d’intégration, le manque de pratique, la crainte de ne pas savoir comment “s’en tirer”, qui influe négativement sur la facilitation à ce moment-là.

De plus, du côté des participants en général moyennement aguerris aux règles de l’Holacracy, cette étape est perçue comme dure et confuse, voire “inhumaine”. Je ne sais pas si on demande aux footballeurs de lire l’intégralité du règlement avant d’aller sur le terrain, mais je sais qu’il est illusoire de demander aux participants d’intégrer les règles de la Constitution lorsqu’ils passent en Holacracy. En conséquence, il va être nécessaire de les accompagner par la pratique et cela se fait, entre autres, en encourageant l’expression des objections.

Une objection n’est rien d’autre qu’une tension, et à ce titre elle est aussi légitime que la tension d’origine mise en Proposition. La différence, c’est que le processus de Gouvernance est là pour que l’on traite en priorité la Proposition, mais ce serait une erreur de croire que, du coup, les Objections sont ou moins importantes ou moins légitimes. Si quelqu’un ne “se sent pas trop bien” avec une Proposition, il faut absolument aller chercher ce qu’il y a derrière. Il faut encourager l’expression de l’Objection. Et en tant que participant, il faut exprimer cette tension, même mal. Lorsque le facilitateur tentent d’invalider à toute force une objection en insistant lourdement sur les questions de filtrage, c’est mal vécu (et c’est normal). Bien entendu, il ne s’agit pas d’accepter une objection invalide. Il s’agit de (faire) comprendre ce qui la rend constitutionnellement invalide. Et les mots ont (comme toujours) leur importance. “Cette proposition est invalide” brut de décoffrage, c’est perçu comme “perdu ! merci d’avoir joué mais tu es le maillon faible”. Ce peut sembler un détail, mais il est nécessaire d’ajouter au strict minimum “du point de vue de la Constitution”. Et si on est le participant, comprendre ce qui rend une objection valide a du sens. Une objection valide c’est quelque chose qui résulte du fait que la Proposition initiale :

  • va avoir un impact négatif
  • directement causé par la proposition elle-même
  • dont il est sûr qu’il arrivera et sera critique (en s’appuyant notamment sur des expériences passées)
  • qu’il n’est donc pas possible “d’essayer quand même”
  • qui limite le champ d’action des rôles propres de l’objecteur
  • ou bien qui enfreint les règles de la Constitution.

Il me semble nécessaire de faire cette éducation et pourquoi pas des rappels durant la facilitation, plutôt que de tacler le participant et le laisser avec une tension toujours présente, légitime mais niée et augmentée d’une frustration qu’il ne sait pas où décharger sinon sur le système lui-même. Chris le dit clairement : une Objection, c’est une Requête d’intégration ! Je trouve cette formulation tellement excellente que j’en serais presque à changer le termes de la Constitution pour dire “passer au tour des Requêtes d’intégration” ! Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une demande faite par la personne qui objecte à celle qui propose de prendre en considération une tension légitime pour ajouter à la proposition initiale, de manière à satisfaire les deux totalement. Charge au facilitateur de reconnaître cette légitimité et accompagner aussi l’objecteur dans son expression, notamment durant la phase d’intégration.

Intégrer, c’est parvenir à l’équilibre

Si les deux polarités sont respectées pour ce qu’elles sont, l’ensemble sera mieux vécu et la phase d’intégration pourra se dérouler de façon parfois magique : les deux parties se mettront à chercher ensemble une solution, confiante que le facilitateur est à l’écoute des deux et saura prendre soin du fait que les deux tensions seront résolues. Du point de vue du participant, il est important en fin de compte de considérer ce moment comme une chance, celle d’apporter de la clarté pour l’ensemble de la société sur un fonctionnement qui la touche toute entière, celle de fluidifier ou de préciser une façon de faire pour éviter qu’un problème ne se répète durablement.

Au final, on pourrait presque prendre l’image d’un balancier, avec d’un côté une proposition initiale qui va ensuite faire son chemin jusqu’à la polarité opposée de l’objection (qui semble vouloir la contrer alors qu’en fait elle n’est que la possibilité d’arriver à l’équilibre), et la phase d’intégration que l’on peut imaginer comme des allers-retours jusqu’au point d’équilibre qui résout la tension.

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