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« A force de tout organiser comme ça, vous n’avez pas l’impression de vous empêcher de vivre des trucs ? » La jeune cadre qui pose cette question, lors de la présentation à cette grande entreprise française de diverses méthodes d’organisation, est sincère. Avoir tout sous contrôle empêcherait au final la vie de se manifester, ou du moins, nous de la vivre pleinement. A mon sens, c’est tout le contraire.

Sur le printemps de ma jeunesse folle, comme disait le poète, j’étais pianiste, voyez-vous. Et grand fan de jazz. S’il faut bien reconnaître que j’étais meilleur auditeur que joueur, j’en ai cependant conservé l’esprit jusqu’à aujourd’hui, et c’est en réfléchissant à la phrase de cette jeune cadre que m’est venu la comparaison que voici : l’organisation, c’est du jazz ! Et le jazz, tout le monde le sait, c’est avant tout la musique de l’improvisation.

drapeau blancMardi matin, 10h05. Vous avez une réunion stratégique à 11h, un compte-rendu à lire avant, deux clients à rappeler (d’urgence, bien entendu), et Jean-Noël passe la tête par dessus votre écran, combiné sur le cou, pour vous demander, paniqué, si vous avez validé la propal qu’il discute au téléphone. Sur le trajet, vous avez remarqué que le scooter vibrait bizarrement, et vous revient en tête le pédiâtre à appeler pour la petite avant midi. D’ailleurs un SMS vous rappelle opportunément qu’il faudrait réserver la maison de vacances tant qu’il est encore temps. Savoir quoi choisir dans ces moments-là vous appartient, c’est là ce qui déroute bon nombre de personnes. On aimerait parfois qu’il existe une méthode objective de sélection des priorités, quelque chose de mathématique, d’imparable, qu’on pourrait regarder tous ensemble en tombant d’accord sous l’évidence.

L’expérience quotidienne nous prouve qu’il n’en est rien, et c’est normal, nous sommes humains. Avant toute chose, nous sommes des êtres d’émotion ; capables de rationalité certes, mais toujours de manière subjective. Tout ce que nous envisageons nous arrive filtré par nos constructions mentales, émotionnelles, affectives, culturelles. Il ne peut pas y avoir quoi que ce soit qui nous mette tous d’accord. Par contre, il existe des moyens pour nous permettre, à nous, d’être en accord avec nous-mêmes et chacune de nos décisions. Il existe une méthode, applicable par tout le monde, qui nous permet à chacun de savoir, à tout moment, évaluer une chose par rapport à l’autre.

JazzQuel rapport avec le jazz ? L’improvisation est une suite de décisions intuitives. Les musiciens disent se laisser guider, mais ce qui se passe en fait est qu’ils choisissent, à l’instinct, tel ou tel note plutôt qu’une autre au moment de s’exprimer. Ils ne peuvent le faire que pour une seule raison : ils ont un cadre extrêmement serré ! La grille d’accord. Qu’un musicien sorte de la grille, et plus personne (lui inclus) ne comprend plus ce qu’il fait, ni ne peut le suivre. Même le plus libre des jazz (le free jazz bien nommé) conserve un cadre très rigoureux : la pulsation.

Etre organisé, c’est avoir devant soi tous les engagements pris, de manière exhaustive, un peu comme le jazzman a toutes ses notes. Et c’est précisément cela qui permet, lorsque quelque chose d’imprévu arrive, d’estimer en un éclair si l’engagement qui se présente est prioritaire par rapport aux autres. Si vous n’avez pas la liste intégrale de tous vos engagements, prioriser l’imprévu est très difficile, demande beaucoup de ressources mentales, et vous laissera souvent l’amertume d’avoir pu faire mieux, du « il y a peut-être un truc plus important que j’oublie, là« . Les plus grands jazzmen vous le diront tous : auraient-ils pu jouer autre chose que ce qu’ils ont joué, lors de l’impro ? Dans l’absolu, oui. Dans les faits, non, ils ont joué ce qui « est venu ». Les jazzmen en devenir peuvent parfois regretter une impro, dire qu’ils n’ont « pas été bons » ; c’est parce qu’ils n’étaient pas assez familiers avec toutes leurs options, toutes les combinaisons de notes possibles. David Allen ne parle pas d’autre chose quand il affirme qu’au moment de choisir une action, une fois qu’on est dans le bon contexte, avec le temps disponible et l’énergie requise, la priorité parmi les quelques choix qui nous restent nous saute aux yeux, au « gut feeling« .

Etre très organisé fera de vous un excellent improvisateur. Et finalement, que cherche-t-on, lorsque l’on décide de choisir quoi faire ? Cette fameuse faculté de « priorisation » que nombre de collaborateurs recherchent, ne serait-ce pas l’art de savoir improviser ? En étant organisé, en établissant un cadre solide, qui contient la liste exhaustive de mes engagements, alors je peux accueillir la nouveauté et estimer facilement sa place parmi le reste. C’est parce que je suis organisé que je peux pleinement profiter de ce que la vie envoie. Et elle envoie !

Pour finir, je vous laisse avec cette vidéo qui illustre de superbe manière ce billet, merci à Luc pour me l’avoir signalée !

TED Talk: Stefon Harris, il n’y a pas d’erreur dans un groupe

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